Tuesday, 21 October 2014

Marguerite Duras, "L'amant"

Editions de Minuit, 1984





Lu du 20 au 26 novembre 2012

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J’ai lu quelque part que Julia Kristeva avertissait les lecteurs d’un équilibre mental fragile de ne pas lire les œuvres de Marguerite Duras, parce qu’elles pourraient les amener près de l’expérience de la folie. Et que « L’amant », de ce point de vue, ne serait que l’histoire de la folie gothique de la mère de la narratrice, à laquelle cette dernière essaie de s’échapper en effaçant son image.

L’hypothèse est séduisante, mais elle ne couvre qu’une partie de ce mini roman dont le thème principal est, c’est vrai, la famille (le deuxième thème, l’amour, n’est qu’un prétexte pour mieux mettre en évidence le premier). Une famille marquée par la folie, le crime et la mort, à laquelle la narratrice voit la chance de s’échapper dès sa première rencontre avec son futur amant : « Dès qu’elle a pénétré dans l’auto noire elle l’a su, elle est à l’écart de cette famille pour la première fois et pour toujours. » Et c’est le rôle de l’amant de produire la rupture en incarnant, paradoxalement, tous les images masculines de la famille : le père (« j’étais devenue son enfant »), le frère aîné (« par la chambre passe l’ombre d’un jeune assassin » ) et le petit frère (« par la chambre passe l’ombre d’un jeune chasseur »). Et je pense que c’est ici qu'on trouve la stylistique du changement de focalisation qui apparaît presque chaque fois que la narratrice évoque les scènes d’amour, en changeant la première personne de la voix narrative avec la troisième. En objectivant sa relation, elle la transforme dans la pierre milliaire de son destin, le moment de la fuite, de la rupture ; non nécessairement le récit d’un couple, car cette Lolita n’a pas d’Humbert et ce Roméo n’a pas de Juliette – mais le récit du chemin vers l’expérience, commencé à quinze ans et demi avec la révolte qui mènera à la séparation de la mère qui vit seulement pour le frère aîné, du frère aîné qui vit seulement pour profiter matériellement de sa famille et du petit frère qui s’en meurt en achevant ainsi cette séparation. 


Le symbole de ce chemin est la photo imaginaire de la traversée du fleuve Mékong, souvenir autour duquel se construit la narration dont la motivation semble être sublimer l’image de la famille par l’entremise de l’écriture. 

Et c’est notamment l’image de la mère qui doit être sublimée par l'art, la mère qui faisait honte à la jeune fille à cause de ses vêtements, la mère qui continuait à entretenir son fils aîné même quand il avait 50 ans et qui veut qu’il soit enterré auprès d’elle, la mère qui « n’était pas malade de sa folie, elle la vivait comme la santé », la mère qui, au moment du récit est depuis longtemps morte : « C’est pourquoi j’en écris si facile d’elle maintenant, si long, si étiré, elle est devenue écriture courante. » 

Adrienne Rich remarquait d’ailleurs que la relation mère – fille met en évidence « the heart of maternal darkness ».


Secondaire peut-être comme importance, mais toujours poignante, l’histoire de l’amour entre la fille de quinze ans et demi et « l’homme de Cholen » de 37 ans, est mise sous le signe de l’interdiction et du manque d’espoir. La jeune fille s’interdit d’analyser ses sentiments pour son amant, parce qu’elle sait bien que leur relation n’a pas d’avenir à cause des différences raciales et sociales mais aussi parce qu’elle le méprise un peu pour son incapacité de lutter contre son père. Ses émotions se décantent seulement le moment où elle quitte à jamais l’Indochine et son amant : « …elle avait pleuré. Elle l’avait fait sans montrer ses larmes, parce qu’il était Chinois et qu’on ne devait pas pleurer ce genre d’amants. » Elle se rend finalement compte que son amour avait été plus grand qu’elle ne le croyait, éternel à travers la séparation comme « plus tard l’éternité du petit frère à travers la mort» 

Dans ce contexte, le final du roman révèle les connotations du début : le « visage détruit » de la narratrice, évoqué sur la première page comme plus beau que celui de sa jeunesse est le visage de l’amour contre qui le temps ne peut rien faire. En effet, des années plus tard, quand l’amant vient à Paris avec sa femme et lui téléphone seulement pour entendre sa voix, la résignation tranquille de sa déclaration résonne en dehors de l’éphémère: « Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort. »

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