Wednesday, 29 October 2014

Patrick Modiano, "Dans le café de la jeunesse perdue"

E-book




Lu du 23 au 28 octobre 2014

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Les points fixes des zones neutres

Qu’est-ce que l’éternel retour ? Pour Nietzsche, c’est une allégorie aux connotations morales, un choix hypothétique que la mort nous offre entre le néant et la répétition perpétuelle et en détail de notre vie. Pour le hindouisme, c’est la description du destin humain, le piège des avatars, c’est-à-dire des renaissances successives. Pour Eliade, c’est la dialectique du sacré par rapport au profane : la répétition infinie des gestes archétypales afin de les maintenir vivants dans la mémoire collective.

Pour les héros du roman au titre proustien de Patrick Modiano, c’est un peu de tout cela, un effort de reconstituer le passé, en redessinant ses zones neutres que la mémoire a ombragées et qu’ils tentent d’éclairer à l’aide de quelques repères fragiles dans le temps, espace, noms et émotions.
Nous étions là, ensemble, à la même place, de toute éternité, et notre promenade à travers Auteuil, nous l’avions déjà faite au cours de mille et mille autres vies.

La caractéristique commune de ces quatre « points fixes » est, paradoxalement, l’ambiguïté. Non seulement le temps des événements est imprécis (échappé à la contrainte historique et mesuré seulement en durée pure, pour employer un terme bergsonien), mais aussi la géographie parisienne est vague, les noms sont plutôt choisis que portés et les émotions changent continuellement la perspective.

Les quatre narrateurs, en faire semblant de se charger de la désambiguïsation de ces repères, ne font que les obscurcir. Le premier, l’élève à L’École des mines, joue le rôle du narrateur témoin, très peu impliqué dans le déroulement des événements, qui lui ont laissé un souvenir nostalgique d’une femme mystérieuse, dont il ne connaît pas le nom, seulement le surnom avec lequel elle a été baptisée un jour dans le café Le Condé qu’il fréquentait dans sa jeunesse. Pour lui, Louki représente l’éternel féminin, l’amour idéal et ineffable, et la visite dans le passé n’a pas le but de compléter les pages restées blanches du cahier de Bowing, celui qui, obsédé par les points fixes, consignait dedans tous les clients du café, mais de chérir les souvenirs imprécis de sa jeunesse.

Le deuxième narrateur, le détective Pierre Caisley, est la voix de la réalité, le narrateur omniscient, qui nous fournit le vrai nom de Louki, ainsi que des informations sur son passé. Il semble déchirer impitoyablement le voile de mystère, en rendant Louki ordinaire, mais à la fin lui aussi, ensorcelé, lui permet de s'évader du con de lumière cruelle avec lequel il l'avait capturée.

Quant à Louki, le narrateur héros, elle nous offre quelque détails de son enfance, peut-être pour justifier son besoin perpétuel d’évasion (« Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. ») et à la fin de sa courte histoire elle se rebaptise d'un nom qui semble illustrer sans équivoque son choix dans le dilemme nietzschéen :
Un jour de cafard, sur la couverture du livre que Guy de Vere m’avait prêté : Louise du Néant, j’ai remplacé au stylo bille le prénom par le mien. Jacqueline du Néant.
Enfin, c’est Roland, le narrateur au nom d’emprunt et au rôle complexe réunissant à peu près les rôles joués par tous les autres narrateurs, qui recueille les fils narratifs et porte l’histoire à sa fin, sans la dérober de sa marge de mystère. C’est Roland qui nous aide à dessiner la carte de Paris, le Paris des rêves et des espoirs, des zones neutres où se perdent les pas des amants et les visages des gens rencontrés par hasard, le Paris des Champs Elysées où les Orphée tournent en vain la tête après leur Eurydice qui habite les limbes:
Je préfère remonter à pied les Champs-Élysées un soir de printemps. Ils n’existent plus vraiment aujourd’hui, mais, la nuit, ils font encore illusion. Peut-être sur les Champs-Élysées entendrai-je ta voix m’appeler par mon prénom…
Mythique Paris de leur jeunesse. Jeunesse qui s'appelle Louki, évidemment, silhouette élusive et changeante selon les perceptions de chacun, pour symboliser soit un idéal, l'éternel féminin de l’élève à l'École des mines, soit un mystère à être gardé révérencieusement, comme pour le détective, soit l’Amour, comme pour Roland. La jeunesse, seule partie de la vie qui nous pourrait convaincre à choisir l’éternel retour, mais qui elle, malheureusement, choisit toujours le néant.

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