Thursday, 23 October 2014

Romain Gary, "La vie devant soi"

Folio, 1992







Lu du 13 au 23 mai 2014 

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Candeur de l’âme et du langage

Bon je savais que j’ai toute ma vie devant moi mais je n’allais pas me rendre malade pour ça.
La vie devant soi est plein de telles pensées délicieusement paradoxales avec lesquelles l’enfant narrateur, Momo, essaie de comprendre le monde qui l'entoure. Et malgré l’apparent cynisme de cette affirmation qui a suggéré le titre du roman, l’histoire qu’il nous raconte, de sa voix d’enfant précoce que la vie n’a pas réussi à briser est une vraie histoire d’amour, pleine de tendresse, d’humour et d’optimisme. Cet amour qui dépasse les barrières de l’âge, de la langue, de la race et des classes sociales est le thème principal d’un récit qui exploit à la fois les ressources de l’âme et celles de la langue française en aboutissant à un équilibre parfait entre quoi et comment, c’est-à-dire entre la forme et le contenu.

Le quoi, c’est la description d’une vie en marge de la société, là où on trouve les prostituées et leurs proxénètes, les travestis, mais aussi les immigrants pauvres et les vieillards oubliés par leurs familles. Mais ce monde désolé et misérable est rédimé à travers les yeux d’un enfant qui l’habite naturellement, qui le comprend sans le haïr et sans en être corrompu. Aussi, tous les autres thèmes graves du roman, l’injustice sociale, l’enfance, la vieillesse, la mort, sont traités d’une manière fraîche et originale par un narrateur qui réinvente le monde à sa façon à lui, en prouvant que l’innocence n’est pas toujours gâtée par le milieu social.


Momo regarde autour de lui avec curiosité et compréhension, et décrit ce qu’il voit avec un soin pour les détails et un plaisir pour l’information exhaustive qui apporte invariablement un tendre sourire à l’âme :
Madame Lola est très belle pour un homme sauf sa voix qui date où elle était champion de boxe poids lourds, et elle n’y pouvait rien car les voix sont en rapport avec les couilles et c’était la grande tristesse de sa vie.
Quoiqu’il connaisse bien les malheurs de la vie, car il a vu dans sa « vieille expérience » des vertes et des pas mûres, entre autre la haine raciale (« Pendant longtemps, je n’ai pas su que j’étais arabe parce que personne ne m’insultait »), la drogue (« Moi, l’héroïne, je crache dessus »), l’iniquité sociale (« La loi c’est fait pour protéger les gens qui ont quelque chose à protéger contre les autres ») et ainsi de suite, Momo garde sa pureté enfantine, sa générosité intrinsèque et surtout sa capacité d’aimer :
Chaque matin, j’étais heureux de voir que Madame Rosa se réveillait, car j’avais des terreurs nocturnes, j’avais une peur bleue de me trouver sans elle.
Une pureté mise aussi en évidence par un langage qui lui est propre, emprunté des adultes mais sanctionné par l’innocence. Parfois c’est la prononciation approximative de certains mots (proxénète  au lieu de proxénète), la confusion des autres (habitude pour hébétude, amnistie pour amnésie), ou l’élargissement sémantique de quelques mots et expressions (se défendre gagne le sens de se prostituer, les rumeurs d’Orléans celui de par ouï dire, etc.), auxquelles s’ajoutent autres marques de la langue parlée, comme l’emploi excessif des démonstratifs (« c’est la prostitution qui veut ça »), le manque de concordance des temps (« Je suis descendu au café de Monsieur Driss en bas et je m’assis en face de Monsieur Hamil… »), les pléonasmes (« la cuisine culinaire »), les truismes (« Il… n’avait pas de cheveux comme beaucoup de chauves »), les contradictions en termes (« J’ai même eu pitié, tellement je m’en foutais. ») etc., etc., etc..

Autrefois, c’est l’emploi des expressions toutes faites qu’il a entendues, retenues et et maintenant il utilise avec une candide assurance, malgré leur légère inappropriété : « Je pense que pour vivre il faut s’y prendre très jeune, parce qu’après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera des cadeaux. »

Enfin, c’est la réhabilitation du vulgaire, soit par l’attribution des connotations inattenduement positives (Momo rêve des fois de devenir flic ou « proxynète » pour protéger ceux qu’il aime), soit par l’emploi génuine, sans aucune malice des mots argotiques ou grossiers :

Il est venu faire la piqûre à Madame Rosa, ma ça a failli mal tourner parce qu’il s’était trompé d’ampoule et il avait foutu dans le cul à Madame Rosa la ration d’héroïne qu’il se réservait pour le jour où il aurait fini sa désintoxication.
…On ferme le roman avec la joie secrète que le tant raillé humanisme naïf triomphe de nouveau. Et on reste, le cœur attendri et ému, à se questionner : lequel a été plus beau, le monde, les paroles ? Bien sûr, comme d’habitude, comme toujours, le monde des paroles.

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