Friday, 20 February 2015

Yves Beauchemin, "Les émois d’un marchand de café"


 – Québec Amérique 1999, ISBN 978-2-8903-7993-0


Lu du 6 au 19 février 2015

Mon vote 


Ma première rencontre avec un auteur québécois de langue française s’est révélée tout à fait charmante. Dans un style simple et robuste et préférant un néo-réalisme qui se moque éperdument de toutes les trouvailles postmodernistes de la fin du vingtième siècle, Yves Beauchemin développe dans Les émois d’un marchand de café un thème aux inépuisables ressources tragi-comiques : le bien qui peut faire du mal.


Comme pour bien illustrer le proverbe qu’un bienfait ne reste jamais impuni, le roman suit les aventures de  Guillaume Tranchemontagne, personnage au nom d’épopée héroï-comique, qui se réveille un jour profondément mécontent de sa vie une réussite sur le plan social – il a si bien développé  son commerce de café qu’il est maintenant millionnaire – mais une faillite du point de vue personnel où il a échoué en tout: comme époux, car il est le principal responsable d’un divorce amer ; comme père, car non seulement il a été un père froid pour ses trois enfants desquels il ne se sent pas proche ni même maintenant qu’ils travaillent avec lui dans sa boîte mais il a abandonné un quatrième auquel il n’a plus pensé pendant dix-huit ans ; comme personne honnête, car il a trompé son ancien associé en lui achetant sa partie d’affaire.  

A ce bilan peu flatteur s’ajoute une scène qu’il vit à l’hôpital (où il s’était rendu à cause d’une crise de hernie): une jeune femme se meurt devant lui d’une tumeur cérébrale en s’excusant auprès de son mari de ne pas être plus brave face à la mort. C’est en sortant de l’hôpital qu’il s’en va en bon samaritain dans l’aventure épique de la poursuite du bien, tout en offrant au lecteur le prétexte de visiter des lieux pittoresques, et de rencontrer de gens de toute sorte.

Avec un talent descriptif incontestable, le narrateur nous fait découvrir des endroits d’une beauté inattendue, parfois sauvage, parfois crispée, comme Verdun ou Fermont. Verdun, par exemple, avec  son manque de confiance quant à son appartenance à Montréal, touche par sa perpétuelle timidité, due à l’hésitation entre province et métropole, comme une jeune fille qui serait  en même temps fière de sa robe neuve et craintive de ne pas être à la mode :    

…à la fois loin et près du cœur fébrile de Montréal, dont les pulsions nerveuses, quoique affaiblies et intermittentes, empêchaient la modeste ville ouvrière de succomber tout à fait à la torpeur des coins perdus, la pénétrant de ce frémissement mystérieux qui anime les grandes cités, où l’on sent que tout peut arriver et que rien d’important ne peut se passer ailleurs.

Fermont, d’autre part, où notre héros s’en va à la recherche de sa fille Noémie, bâti au milieu de la taïga du Nord, près de Labrador, a l’aspect un peu hallucinant des villes que l’humanité rêve de construire un jour sur la Lune ou Mars – petites constructions fragiles se dressant dans des vastes paysages désertes et hostiles, comme des pièces de lego à la merci du pied négligent de quelque géant inattentif :

Une immense construction de quatre étages, brun foncé et d’aspect industriel, s’allongeait démesurément devant lui; c’était le fameux mur écran, véritable ville en conserve plantée au milieu de la taïga, et qui contenait cinq cent chambres et logements, un centre commercial, un hôpital, deux écoles, un bar, une brasserie, des restaurants, une piscine, un gymnase et des locaux communautaires; de ses bras largement écartés, le mur-écran était censé protéger le reste de la ville du terrible nordet qui, durant l’hiver, abaissait la température jusqu’au soixante degrés au dessous de zéro.

Ces endroits et autres, surtout Montréal, ville magique qui cache les gens comme des trésors, sont habités par des caractères intéressants dans leur diversité, en commençant avec la famille Tranchemontagne même, où chacun des membres est un type : le méchant Antonin qui sera la cause indirecte de la mort du héros, l’impulsif Julien qui sera à la fin son véritable successeur, ou ses sages deux filles qui essaient de maintenir l’équilibre dans l’orageuse famille. Mais comme je viens de le dire, c’est dans les portrait que se révèle le véritable talent de l’auteur, un mélange étrange de finesse et caricature : la première fois que Guillaume voit  sa fille Noémie, il la regarde assez froidement, et elle lui semble assez ordinaire avec ses cheveux châtains et son air un peu endormi, qui lui rappelle un comptable qu’il avait congédié deux ans auparavant.

Quant aux aventures proprement-dites, elles  sont parfois hilaires, parfois burlesques, parfois tragiques, parfois grotesques. En essayant de se racheter du mal qu’il lui a fait, Guillaume Tranchemontagne précipite la mort à son ancien associé, car celui-ci est un ivrogne qui va alimenter son vice avec l’argent reçu. Son ex-femme est loin d’être contente de la piscine qu’il lui a fait construire comme une surprise dans la cour parce qu’elle va augmenter ses taxes. Un mendiant qui lui avait ramené le portefeuille perdu refuse de prendre plus de deux dollars de récompense et lui conseille de ne pas perdre la tête comme il est arrivé à lui, car « c’est très désagréable ». Enfin, la jeune femme qu’il a logée et qui lui plaît beaucoup le partage pour quelque temps avec son fils Julien.

En voyant que presque tous ses bienfaits ont mal tournés (sauf celui à sa fille qu’il a amenée du Nord) notre héros dénonce avec amertume le caractère improbable de ses actions, en les considérant, ironiquement, la source de sa maladie :

 –  J’ai le cœur tellement sec qu’il a craqué, voilà ce qu’il est arrivé. J’ai essayé d’apprendre à être bon comme on apprendrait le golf. Pure idiotie. La bonté, ça ne s’apprend pas. On naît avec ou on s’en passe. Comme la plupart des gens je suis davantage doué pour la méchanceté – ou pour l’art de la gaffe si on veut.

Le roman s’achève, tranquillement, avec la mort du héros qui n’entraine ni la destruction de son travail ni la dissolution de sa famille. Même si Antonin n’a pas été à la hauteur de la responsabilité que son père lui avait confiée, Julien fera prospérer de nouveau Délicaf, tandis que la fille perdue et retrouvée, Noémie, développera la petite affaire qu’il avait commencée à sa retraite. Le final, plein de fraîcheur et d’optimisme, suggère que le côté un peu farouche, un peu extravagant du père a bien été transmis au fils, qui à son tour pourra surprendre un jour sa famille, le monde, le lecteur :

Il vivait toujours avec Caroline. Un peu lasse du métier, elle s’était tournée vers la famille et voulait un autre enfant. Il lui en fit trois, coup sur coup. Il les regarda d’abord grandir d’un air distrait, guère meilleur père que son propre père ne l’avait été, mais quelque chose en lui continuait d’attirer irrésistiblement les gens, et ses enfants n’y échappaient pas plus que les autres. Le soir, à son arrivée à la maison, des cris de joie sauvage l’accueillaient. Les portes claquaient, l’escalier se mettait à trembler et on le prenait d’assaut avec une telle fougue qu’il devait parfois se laisser glisser sur le plancher, écrasé sous la bousculade et les baisers. Alors, malgré sa fatigue, il partait d’un grand rire, délicieusement ému.

No comments:

Post a Comment