Friday, 6 March 2015

Stendhal, "Le Rouge et le Noir"

 – Éditions Rencontre Lausanne, 1961



Relu du 1er février au 4 mars 2015

Mon vote :


Il a déjà été dit plusieurs fois, mais je ne me fatigue jamais de le redire, émerveillée – la fascination des classiques se trouve, pardonnez-moi le truisme, dans leur impeccable classicisme – c’est-à-dire, dans le fait qu’ils sont  en même temps anciens et actuels, connus et surprenants, lus et à découvrir.

Je relis, pour la troisième fois, je pense, Le Rouge et le Noir, et sa modernité m’éblouit comme si je le lisais pour la première fois. Je sais bien que Stendhal a été un innovateur dans le roman du XIXe siècle, et qu’il a contrarié ses contemporains par sa capacité, entre autres, de réinventer la sensibilité romantique avec des moyens réalistes, ce qui a fait Prosper Mérimée, si je me rappelle bien, lui reprocher d’avoir trahi l’idéal de l’art en dévoilant les tares indicibles de l’âme humaine. Mais je sais également que l’innovation littéraire n’est pas toujours une garantie d’immortalité, surtout étant donné la rapidité avec laquelle les nouveautés se démodent pour faire place à d’autres nouveautés.


Pourtant, dans notre époque littéraire si flegmatique pour ne pas dire cynique, ou tout semble avoir été dit, écrit, essayé, voici un roman qui peut encore étonner, non nécessairement par les méthodes employés (la plupart étaient déjà connues de son temps, les autres sont entrées dans la normalité de l’écriture par après), mais par l’étrange rencontre de ces méthodes apparemment contradictoires dans une seule œuvre  qui peut être considérée à la fois réaliste, romantique, sociale, psychologique, historique, autoréférentielle, métaromanesque, etc. – vu que tous ces termes semblent à la fois justes et inappropriés, selon cette habitude écolière d’utiliser l’alternance (ou… ou) plutôt que l’addition (et… et) pour caractériser un écrit et les voici regroupées et entremêlées dans une harmonie étonnante là où on aurait pu accuser l’hybridité, la superficialité et même l’incohérence…

Sans parler du double registre de la narration, lui aussi contradictoire : grave et ironique à la fois, en vrai roman postmoderne : la fameuse ironie romantique des quelques passages isolés (dans lesquels le narrateur s’interroge soit de la sagesse d’inclure dans le roman des scènes politiques susceptibles à ennuyer le lecteur, soit des scènes de mœurs susceptibles à le férir) est remplacée et surpassée par une ironie plus subtile toutes les fois que le narrateur soit joue avec la perception du lecteur en lui suggérant des points de vue sur les personnages qui s’avèrent partiels ou inexactes soit l’utilise comme moyen d’introspection. Au début du roman, par exemple, le point de vue du narrateur nous impose l’image d’un Julien ambitieux mais borné, dont l’orgueil se substitue à l’intelligence : « Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si souvent unies à la sottise ». Plus loin, pourtant, nous retrouvons le même héros s’autoironisant avec une finesse qui s’échappe à toute suspicion de pauvreté d’esprit :

Julien atteignit à un tel degré de perfection dans ce genre d’éloquence, qui a remplacé la rapidité d’action de l’empire, qu’il finit par s’ennuyer lui-même par le son de ses paroles.

Comme un bildungsroman, le livre suit le destin de Julien autour du thème de l’inné et l’acquis. Ses traits de caractère fondamentaux – l’intelligence, l’orgueil et l’ambition vont l’aider à conquérir une société censée à le mépriser pour son origine humble, mais ces mêmes traits vont le perdre. Dans la préface de mon édition, le professeur V. Del Litto voit en Julien plutôt quelqu’un gouverné par le sentiment que par la raison : « L’ambition et l’hypocrisie ne forment qu’apparemment le fond du caractère de Julien Sorel. Si le jeune homme en véritable disciple de feu Tartuffe, n’avait poursuivi que des buts ambitieux, il ne se serait pas livré au meurtre. Vouloir tuer, et d’une manière si spectaculaire, n’est pas le fait d’un ambitieux, mais d’un passionnel. De fait, l’hypocrisie n’est pour Julien qu’une attitude imposée par la société où il est obligé de vivre. »

L’hypothèse est séduisante, mais elle ne me semble pas tout à fait juste. Moi, je vois en Julien un orgueilleux démesuré plutôt qu’un ambitieux ou un passionnel. C’est l’orgueil blessé  et non l’amour qui le pousse à tirer sur Mme de Rênal, l’insulte qu’il a subie à cause de sa lettre et qui ne peut pas être effacée qu’avec le sang. Amour, avenir, vie, rien n’est plus important que réparer cette offense.

S’il est vrai que l’amour prend, comme le croit Stendhal quatre formes, amour-goût, amour-physique, amour-vanité et amour-passion, c’est l’amour-vanité ce que Julien éprouve pour les deux femmes : en ce qui concerne Mme de Rênal c’est la vanité d’avoir réussi les défis qu’il s’est proposés et de se faire aimer par une femme dont la condition sociale est bien supérieure à lui ; en ce qui concerne Mathilde de La Mole la vanité de se faire aimer par la plus belle fille de la haute société (n’oublions pas qu’elle lui semble plutôt laide au début) et bien-sûr de triompher contre ses rivaux au noms illustres. Quant à Mathilde, son amour est aussi un « amour de tête » né de sa fierté, de la conscience de sa supériorité. Deux mises en abyme ou si vous voulez deux présages annoncent le destin de ces deux personnages : la page de journal avec l’article d’un crime passionnel que Julien voit dans l’église au début du roman et le conte tragique d’amour entre Boniface de La Mole et la reine Margueritte de Navarre. La seule qui vit l’amour passionnel (le seul vrai amour, selon Stendhal) et la seule qui va mourir à cause de cet amour, est Mme de Rênal. Même l’amour que Julien lui déclare après sa tentative de meurtre, n’est pas le vrai – c’est plutôt cet amour-goût, né de son désir de laisser après lui le souvenir d’un sentiment exaltant, ennoblissant, et, pourquoi non,  compensatoire :

« Ai-je beaucoup aimé ? Ah ! j’ai aimé Mme de Rénal, mais ma conduite a été atroce. Là, comme ailleurs, le mérite simple et modeste a été abandonné pour ce qui est brillant… »

Je pense de nouveau aux paroles de Prosper Mérimée : « Il y a dans le caractère de Julien des traits atroces, dont tout le monde sent la vérité mais qui font horreur » et je trouve leur pathétisme peu justifié. Julien n’est pas du tout une âme noire, mais tragique. Comme dans nous tous, le rouge de l’aube et le noir de la nuit se sont posés plus d’une fois sur son cœur mais c’est sa lutte contre la platitude de l’existence qui le rend exceptionnel. C’est pourquoi je ne peux pas être d’accord avec ceux qui disent que la fin du roman est forcée et lui nuit. Au contraire, c’est la fin naturelle d’un jeune homme dont le plus grand ennemi était la médiocrité et qui par conséquent n’aurait jamais pu s’habituer à une existence tranquille et insipide, à côté de Mathilde, dans un coin perdu du pays. Par conséquent, sa sortie de la scène, tout comme son entrée, était censée être spectaculaire. 

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