Monday, 13 July 2015

Boris Pasternak, "Le docteur Jivago"


 – traduit du russe par Michel Aucouturier, Louis Martinez, Jacqueline de Proyart, et Hélène Zamoyska; Édition du Club France Loisirs, 1995



Lu du 30 mai au 10 juillet 2015

Mon vote :


Toute sa vie, il avait rêvé d’une originalité estompée et mise en sourdine, invisible au premier abord, dissimulée sous le voile d’une forme courante et familière. Toute sa vie il s’était efforcé d’élaborer ce style direct et sans prétention qui permet au lecteur et à l’auditeur d’accéder au contenu sans même remarquer comment il s’en rend maître. Toute sa vie, il avait eu le souci d’un style qui n’attire l’attention de personne, et il était effaré de voir combien il était encore loin de cet idéal. 
Cette citation, tout en résumant le massif roman de Boris Pasternak, Le docteur Jivago, révèle, à la fois, son meilleur et son pire trait : l’uniformité. La teneur équilibrée, le ton égal et détaché, qui ferait des merveilles dans une nouvelle, finit par étouffer vers la fin des 700 pages, comme le voyage interminable sur une rivière qui n’a pas de méandres, qui n’a pas d’obstacles et qui poursuit son chemin à travers une plaine plane, monotone et infinie.
Pourtant, les évènements décrits n’ont rien d’ordinaire, au contraire, font partie d’une des périodes de plus contradictoires de l’histoire, et avec des conséquences de plus dramatiques pour l’humanité : l’instauration du communisme en Russie. Mais, dans mon opinion, en forçant l’objectivité, l’auteur finit par lui enlever aussi le tragisme que le grotesque, même quand il raconte les évènements les plus tragiques, les plus grotesques. Il reste toujours l’image de la page imprimée devant nous, la lourdeur du volume entre nos mains, le sentiment gênant que ce qui s’est passé ne nous regarde pas vraiment.


Même si cette impression est créée par la volonté de l’auteur, pour moi elle a rendu la lecture difficile et souvent, pourquoi ne pas le reconnaître, ennuyante. De temps en temps, pourtant, quelque image d’une force évocatrice spectaculaire me réveillait brusquement, comme te réveille le son d’une trompette qui interrompt à l’improviste le concert sanglotant des violons. Parfois, l’image était fulgurante, comme vue par la fenêtre d’un train qui court trop rapidement pour avoir temps d’enregistrer les détails:

Le soleil brûlait les récoltes à demi moissonnés comme des nuques de forçats rasés jusqu’à mi-hauteur.
Autrefois, elle est cruellement élaborée, dans une synesthésie qui non seulement sert à rendre poétiques les choses les plus inattendues, mais qui se transforme aussi dans une subtile moquerie devant la prétention de l’humanité de détenir le droit à la sensibilité, à la tristesse et à la compréhension du micro et macrocosme :
…la vache tantôt secouait la tête à droite et à gauche d’un air courroucé, tantôt, le cou tendu, meuglait d’une façon plaintive, déchirante. Et, au-delà des granges noires de Méliouzéiev, les étoiles brillaient, tendant à la vache les fils d’une compassion invisible, comme si elles eussent appartenu à des étables d’un autre monde où l’on plaignait la vache perdue.
À mon grand regret, ces festins d’imagerie stylistique et/ ou narrative ne se rencontrent pas aussi souvent qu’ils auraient dû, et c’est dommage  que le sort de la vache perdue m'ait ému plus que les malheurs de Iouri Jivago que j’ai enregistrés objectivement, rationnellement, sans empathie aucune.

Le personnage le plus intéressant (à part la vache, bien sûr J) m’a semblé Larissa Antipova, non seulement par sa jeunesse de Lolita et par sa capacité infinie de comprendre et d’aimer en même temps et avec la même sincérité son mari disparu et le docteur Jivago, mais aussi par l’incertitude que le narrateur laisse pendre sur son sort et sur sa fin, en la transformant dans une représentante de tous ces innocents-là que la Révolution d’Octobre a écrasés entre ses dents forts, impitoyables et sans souci de triage, pour les cracher ensuite, avec une sublime indifférence, dans un goulag ou l’autre de l’immense Sibérie. Tout cela pour démontrer, encore une fois, que la mort d’un dieu ne laisse jamais la place vide, qu’à sa place nait toujours un autre, plus cruel, plus insondable :
Mis au rang des divinités aux pieds desquels la révolution déposait tous ses présents et tous ses sacrifices, ils étaient assis, silencieux et sévères comme les idoles; la vanité politique les avait dépouillés  de tout ce qu’ils avaient eu de vivant et d’humain.
Et ces dieux tant acclamés, tant attendus, découvrent trop rapidement leurs pieds d’argile devant les yeux déçus de leurs anciens adorateurs, qui, confrontés avec cette impardonnable fausseté, se retrouvent volés non seulement de leurs idéals, mais aussi de leur force créatrice :
Qu’est-ce que m’empêche de faire on travail de médecin et d’écrire? Je pense que ce ne sont ni les privations, ni notre vie errante, ni le sentiment d’instabilité que me donnent tous ces changements, mais bien l’esprit du temps, cet esprit d’emphase qui est maintenant si répandu : le genre « aube du futur »; « édification d’un monde nouveau »; « flambeaux de l’humanité ». quand on entend ces mots, on se dit d’abord : quelle imagination grandiose, quelle richesse! Mais si l’on y regarde de près, l’emphase n’est là que par l’absence de talent.
Il y en d’autres réflexions tout aussi sombres et poignantes et révélatrices, mais noyées dans cette longue narrations et j’ai trouvé l’effort de les sauvegarder assez fatigant, parfois.
J’ai été toujours intéressée par le communisme, et j’ai lu beaucoup d’œuvres remarquables sur ce sujet, dont la plus incitante a été, peut-être, Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Bulgakov. Même si je ne nie pas le talent de Pasternak (et les échantillons que j’ai extraites de son histoire le prouvent, j’espère), et même si j’ai trouvé des pages assez intéressants dans son roman le plus important, Le docteur Jivago, il ne m’a pas impressionné comme le font d’habitude les grands auteurs russes, et je n’inclurais guère son livres parmi les œuvres mémorables sur le goulag communiste. Tout comme à mon ami Paolo, qui d’ailleurs a trouvé de meilleurs mots que moi pour exprimer son mécontentement, à moi ce roman n’a pas parlé. Ou peut-être je n’ai pas su l’écouter. Ça arrive. 

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