Monday, 20 June 2016

Umberto Eco, "Le pendule de Foucault"

 – (Il pendolo di Foucault) Éditions Grasset et Fasquelle 1990, ISBN 2-253-05949-8, 656 p. Traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano



(Re-) lu du 30 mars au 15 juin 2016

Mon vote :


Que je me souviens bien de la première édition (une traduction en roumain) du roman Le pendule de Foucault qui m’est tombée entre les mains dans ma jeunesse, et de la forte impression que m’a laissé cette lecture ! il m’avait tellement fasciné que, comme une vraie émulation de ses personnages, j’ai lu, par après, tout ce que j’ai pu trouver sur les Templiers (incluant Les Rois mauditsJ).

Vingt ans après, comme dirait Dumas, me voici de nouveau émerveillée devant ce chef-d’œuvre d’Umberto Eco, qui, je vous le dis,  sonne aussi bien en français qu’en roumain. Il faudra absolument que ma prochaine relecture soit en italien, mais je me suis senti obligée de le lire cette fois en français, étant donné que la présente édition a été un des premiers livres achetés ici, au Canada, avec l’intention de me refaire la bibliothèque que j’avais dû laisser en Roumanie.

Comme tout œuvre postmoderniste, le roman offre tellement de possibilités de lecture, qu’il est difficile de trouver le mot juste pour le décrire : effectivement, il peut être lu comme une parodie du roman d’aventures (car les trois héros s’inventent eux-mêmes leur défi en construisant le Plan qui va les perdre), comme un bildungsroman (et une très intéressante analyse en fait Giuseppe Lovito dans son étude « Le voyage formatif de Casaubon dans le Pendule de Foucault d’Umberto Eco »  ), comme une parodie du roman gothique (ayant comme thème la déconstruction de la théorie de la conspiration), comme une recueil ludique (et historique) des croyances ésotériques (Burgess, si je me rappelle bien, se plaignait du manque d’un glossaire de termes à l’appui du texte) et bien-sûr, et toujours (car il s’agit d’Eco) comme un métaroman. Plus que ça, si on considère (comme d’ailleurs il le faudrait) toutes ses clés de lectures (et bien d’autres) conjonctives et non disjonctives, on pourrait les hiérarchiser par niveaux afin de mieux contempler la beauté irréprochable de cette merveille postmoderniste.

La plus fascinante clé de lecture est bien-sûr la reconstitution ésotérique. Malheureusement elle est aussi la plus évidente, correspondant à un premier niveau de lecture qui fait surtout le délice d’un public comme celui de Dan Brown (à propos de Brown, on apprend de Wikipédia  qu’Umberto Eco, après avoir lu un de ses romans, aurait déclaré que Dan Brown n’est qu’un de ces personnages sortis du Pendule…, grotesques dans leur obsession avec l’occultisme). Fascination entretenue malicieusement par l’auteur non seulement à l’aide des nombreux motifs et schèmes pris des romans sensationnels (comme le document chiffré, le manuscrit perdu, les disparitions mystérieuses, les réunions sécrètes et les processions des initiés, etc.) mais aussi à l’aide des motos et de la structure. Quand même une mise en garde du lecteur trop naïvement enthousiaste pourrait être considérée le premier moto du roman, qui demande l’effort d’être cherché sur le Web par ceux qui, (comme moi) ne connaissent pas l’hébreux, car il n’est pas traduit (oh, les longs passages en latin du Nom de la Rose, traduites non plus !), pour apprendre qu’il s’agit d’une citation de Etz Hayim, une collection d’enseignements du Rabbi Isaac Luria (la traduction de l’anglais que j’ai trouvé sur Wikipédia m’appartient) :

« Lorsque la Lumière de l’Éternel a été tracée sous la forme d'une ligne droite dans le vide... elle n'a pas été tracée et étendue immédiatement vers le bas, en effet elle s’est étendue lentement – c’est-à-dire, d'abord la Ligne de la Lumière a commencé à s’étendre et dès le début de son extension secrète, la Ligne a été dessinée et façonnée en une roue parfaitement circulaire. »

Est-elle importante, cette description de la forme de diffusion de la Lumière ? On verra.

En ce qui concerne la structure, le roman a dix parties, chacune avec un nom de sephirot. Alexandrian, dans son Histoire de la philosophie occulte, expose la théorie des Sephirots, qui a été conçue non par les Templiers, mais par la Kabbale. Les Sephirots seraient les dix émanations divines de Dieu vers l’Homme : Kétér (la Couronne – la sefira primordiale, qui entoure tout), Hokhma et Bina (la Sagesse et l’Intelligence contenues dans le Kétér et qui sont les parents des six autres Sephirots) : Héséd (la Compassion ou la Grandeur), Gébura (la Justice), Tif’érét (la Beauté), Netsah (laVictoire ou l’Éternité), Hod (la Gloire), Yesod (la Fondation) et Malkhut (le Royaume). Le dix forment l’arbre cosmique auquel on fait souvent allusion dans le roman. Bien qu’Alexandrian trouve peu de relations entre les templiers (et les rosicruciens) et les kabbalistes, Eco en fait une confusion voulue, car qu’y a-t-il de plus fascinant pour un écrivain doublé par un critique que l’obsession de trouver le mot derrière le mot, derrière le mot ?

En effet, la vrai aventure  du roman (et la clé de lecture la plus cachée) pourrait être considérée celle-ci – la recherche de ce mot capable à interpréter la création de façon unitaire, c’est-à-dire de trouver à l’Auteur Modèle (ci-nommé « les sardoniques ») son Lecteur Modèle (ci-nommé « les diaboliques ») et vice-versa :

Mais non, nous – les sardoniques – nous voulions jouer à cache-cache avec les diaboliques, leur montrant que, si complot cosmique il devait y avoir, nous savions, nous, en inventer un, que plus cosmique que ça vous pouvez toujours courir.

Pourtant la Création, une fois échappée dans ce bas monde, oublie son Créateur et souvent le trahit, en le sacrifiant sur l’autel du goût (parfois tellement douteux) du public. Ainsi Belbo devient-il le Pendule, et l’oscillation circulaire de son corps, rappelant ce dessin de la Lumière dont parle le premier moto, s’arrête pour devenir le point fixe qui indique le lieu de la  révélation artistique, lieu élusif, qui se trouve toujours ailleurs que là où l’on regarde :

Belbo pendu au Pendule, dis-je, aurait dessiné dans le vide l’arbre des sefirot, résumant dans son moment suprême l’histoire même de tous les univers, fixant dans son errance aérienne les dix étapes du souffle exsangue et de la déjection du divin dans le monde.

Puis, tandis que l’oscillateur continuait à encourager cette funèbre balançoire, par une atroce combinaison de forces, une migration d’énergies, le corps de Belbo était devenu immobile… Ainsi Belbo, réchappé de l’erreur du monde et de ses mouvements, était devenu lui maintenant le point de suspension, le Pivot Fixe, le Lieu où se soutient la voûte du monde, et sous ses pieds seulement oscillaient le fil et la sphère, de l’un à l’autre pôle, sans repos, avec la terre qui s’échappait sous eux, montrant toujours un continent nouveau – et la sphère ne savait pas indiquer, et jamais ne le saurait, où se trouvait l’Ombilic du Monde.

La condition tragique de l’artiste, dont la propre œuvre se retourne contre lui, semble être la vraie fable du roman. Autour d’elle se ramassent d’autres éléments remarquables et inoubliables, tels les dialogues transtextuelles, les allusions livresques, les ironies, les parodies, les jeux intellectuels etc., qui font le délice de ce texte complexe.

D’abord, il y a la comédie des noms : par exemple, le nom du narrateur, Casaubon, renvoie non seulement à Edward Casaubon, le révérend  pédant obsédé avec la recherche scolastique de Middlemarch, mais aussi à Isaac Casaubon, un érudite humaniste du XVIIe siècle, tout comme Foucault ne se réfère pas seulement à l’inventeur du célèbre pendule mais aussi au philosophe Michel Foucault, bien qu’Eco, dans une subtile blague littéraire tienne à souligner que son ami Michel n’a rien à faire avec son roman.

Puis, il y a de nombreuses références ludiques. Par exemple, en commentant la longueur des titres des livres au XVIIe siècle, un personnage remarque ironiquement qu’ils étaient écrits par Lina Wermüller (scénariste et réalisatrice de cinéma italienne qui avait fait, entre autres : Film d'amore e d'anarchia, ovvero 'stamattina alle 10 in via dei Fiori nella nota casa di tolleranza... ; Fatto di sangue fra due uomini per causa di una vedova - si sospettano moventi politici ; Notte d'estate con profilo greco, occhi a mandorla e odore di basilico etc.). Autre fois, Casaubon, s’auto intitulant détective du savoir, s’imagine que quelqu’un lui demande des informations sur « un certain – ou des – Motocallemin. ». Je dois reconnaître que j’ai suspecté que le mot était inventé, mais en recherchant le Web, bien que la plupart des résultats renvoient vers le roman de Eco, j’ai trouvé quand même une référence dans La visione laica del mondo, de Paul Citeur, où il est dit que le mot «  motecallemîn » aurait désigné une secte qui croyait que tout ce qui est bon et juste est la volonté de Dieu.

Dans le même appétit pour le ludique s’inscrit la décision des trois héros de fonder la « Faculté de l’Insignifiance Comparée, où on peut étudier des matières inutiles ou impossibles », qui aurait, entre autres, une section intitulée « Tétrapiloctomie (…) l’art de couper un cheveu en quatre ». Et la classification de l’humanité en quatre types représentatifs : le crétin (qui croit, par exemple, que le chat aboie), l’imbécile (qui parle de chat quand les autres parlent du chien), le stupide (qui raisonne mal, par exemple en pensant que si les chiens aboient et sont des animaux domestiques les chats, toujours des animaux domestiques, aboient aussi) et le fou (qui s’en fout de tout raisonnement – si son idée fixe est que le chat aboie, tout argument sert à appuyer cette conviction). La plus grande partie de l’humanité s’inscrirait dans la troisième catégorie :

Toute l’histoire de la logique consiste à définir une notion acceptable de stupidité. Trop immense. Tout grand penseur est le stupide d’un autre.

Enfin, et la cerise sur le gâteau (pour moi, au moins), a été de jouer à ce jeu d’association d’idées qui te permet, par exemple, d’arriver de saucisse à Platon en cinq passages. C’est comme ça que j’ai enrichi mon vocabulaire, en apprenant que soie désigne non seulement ce truc fabriqué par les vers de soie, mais aussi les poils longs du cochon.

Qui sait ce que je vais apprendre à la prochaine lecture ? Comme la plupart des lecteurs, j’ai traduit le monde du roman selon mon propre monde et comme un vrai diabolique j’ai forcé mon Auteur modèle de dire ce que moi je veux qu’il dise. Mais en m’assumant ce rôle de Procuste, se peut-il que je redevienne à mon tour, pour que le cercle se ferme fermement, son Lecteur Modèle ?   

J’étais en train de me demander qui nous sommes, nous. Nous qui croyons Hamlet plus vrai que notre concierge. Ai-je le droit de les juger, eux, moi qui rôde à la recherche de madame Bovary pour lui faire une scène ?

2 comments:

  1. Je l'ai vu dans la bibliothèque de ma famille pendant des années, mais je l'ai toujours évité, je ne sais pas pourquoi; j'étais peut-être découragée par la dimension du livre (deux gros tômes, si je me rappelle bien l'édition roumaine) ou je craignais ne pas le comprendre dans mon adolescence et même plus tard.
    Mais maintenant tu m'as convaincue de le chercher et le lire. :)

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    1. j'espère que tu vas l'aimer: il est érudite mais aussi ludique. Pour moi c'est un des livres préférés, je suis sûre que je vais le lire une troisième fois...

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