Tuesday, 19 December 2017

Jean Teulé, « Le magasin des suicides »



- Éditions Julliard, Paris, 2007. ISBN : 978-2-260-01708-0



Lu du 8 au 14 décembre 2017

Mon vote :



Dans un premier temps, j’ai pensé que le roman de Jean Teulé, Le magasin des suicides,  n’était qu’une parodie de la parodie, une sorte d’interprétation à la française de la famille Adams américaine, tant l’humour noir, qui est agressivement présent dès les premières pages, semble parfois facile dans son désir d’épater : l’air compétent des  propriétaires du magasin des suicides, qui suggèrent à chaque client la meilleure façon de se suicider, leur propre famille dans laquelle un sourire est motif de panique, les gestes, les paroles et le comportement qu’ils tiennent absolument à être respectés (par exemple on ne dit au revoir qu’aux clients qui n’ont pas acheté, pour tous les autres c’est adieu), le gâteau d’anniversaire en forme de cercueil et la consolation au lieux des souhaits (« Dis-toi qu’il te reste un an de moins de vivre »), tout cela semble tomber souvent en caricature avec des grosses touches, sans beaucoup de finesse.


Pourtant, la facilité n’est souvent qu’une illusion, et le lecteur découvre, derrière l’air nonchalant de l’histoire, que les accents sarcastiques de la voix narrative touchent au tragique. Parfois le tragisme se cache derrière les figures – une personnification qui a oublié d’être drôle (« Dehors, le cri du tram un doigt pris aux fils électriques et au fond de la cave tout paraît suicide qui n’ose »), une métaphore qui faillit être ridicule (« Mishima rabat au-dessus de lui la trappe de la cave, allume une ampoule pâlotte puis descend l’escalier de vertige où s’abîme son âme. ») ou une numération des couleurs vives, contrastantes, pour peindre la mort :

Nous avons de l’acide d’anguille bleue, du poison de grenouille dorée, étoile du soir, fléau des elfes, gelée assommante, horreur grise, huile évanouissante, poison de poisson-chat...

Autrefois c’est l’intertextualité, soit une phrase célèbre de Camus mise dans la bouche d’une adolescente, un Sisyphe moderne dont la pierre à porter est devoir sortir de la maison pour voir ses amis, parce que sa mère lui a interdit d’utiliser son portable :

— Pourquoi veux-tu mourir ? lui demande, assis près de sa mère, le jeune Alan qui dessine de grands soleils sur des feuilles de cahier. 
— Parce que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue, répond la fille d’à peu près l’âge du cadet des Tuvache

Soit des morceaux de l’univers baudelairien adaptés à ce nouveau paysage dystopique où les avertissements publiques – les nouvelles fleurs du mal de la civilisation ont pris la place de la nature :

À la queue leu leu entre les gondoles ils avancent centimètre par centimètre à travers les rayonnages aux forêts de symboles qui les observent avec des regards familiers tête de mort pour les produits toxiques, croix noire sur fond orange pour ce qui est nocif et irritant, un dessin d’éprouvette penchée goutte pour signifier le corrosif, un rond noir d’où partent des traits en étoile indique les explosifs, une flamme symbolise le produit inflammable, un arbre sans feuilles près d’un poisson échoué prévient de la dangerosité pour l’environnement. 



Avec son style télégraphique et ressemblant souvent aux indications scéniques des œuvres dramatiques, avec le slogan du magasin avec son air à la fois ironique et menaçant – « Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! » – et surtout avec sa fin, le roman Le magasin des suicides m’a semblé un conte aussi cruel que le mythe de Pandore, les deux prouvant catégoriquement que l’espoir est le cadeau le plus sadique que les dieux ont pu faire à l’humanité.

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