Thursday, 8 February 2018

Patrick Modiano, « La ronde de nuit »

Éditions Gallimard 1969, 156 pages 


Lu du 24 janvier au 7 février 2018

Mon vote :

 

C'est bizarre comment parfois les livres qu'on choisit de lire à un moment donné se regroupent et communiquent entre eux. Quand j’ai commencé "La ronde de nuit," de Patrick Modiano, je venais de finir un essai sur la naissance du concept de nation, dans lequel l'auteur expliquait que les notions de patriote et de patriotisme sont assez neufs, de toute façon non plus vieux que la nation même – environ deux siècles (même en France qui avait acquis pourtant depuis longtemps une grande partie de ses ingrédients – unité administrative, de langue et de territoire), et qu’ils ont été "inventés" par cette dernière afin de lui consolider la position. La trahison de patrie n’a pas été donc un péché capital depuis toujours, et beaucoup de ceux qui ont collaboré pendant la deuxième guerre l’ont fait non par lâcheté ou pour profiter, mais plutôt parce qu’ils croyaient au droit du vainqueur, ou parce qu’ils craignaient le communisme.

Dans ce contexte, le souvenir de la princesse de Lamballe, qui obsède le narrateur, semble devenir non seulement un exemple que les idéaux sont vides de contenu (elle a préféré mourir au nom de la monarchie, qui ne représente plus rien dans le présent,  tout comme maintenant on se meurt au nom de la patrie, qui ne représentera peut-être plus rien dans le futur), mais aussi un exemple qu’un traître pour les uns peut devenir soit un héros, soit un fou incompréhensible pour les autres.

Pourquoi n’a-t-elle pas crié : « VIVE LA NATION ! » Moi je le répéterais autant de fois qu’ils le veulent. Je suis la plus docile des putains.

Les motifs pour lesquels le héros-anti-héros du roman de Patrick Modiano choisit une vie sans gloire mais lucrative, semblent en tout cas plus compliqués que la peur de la mort ou le désir de s’enrichir. A une première vue il paraît qu’une sorte d’amoralité l’empêche de regretter ses actions, en les camouflant derrière le devoir qu’il a envers sa mère (qui lui avait prédit, dans un souvenir qu’il fabrique probablement sur-le-champ, qu’il va finir sur l’échafaud), puis envers un couple de vieillards démunis aux noms de vaudeville, Coco Latour et Esmeralda (qui finalement se révèlent ne pas être que le fruit de son imagination). Parfois, il joue avec volupté le rôle de l’immoral qui profite de l’effondrement de tout un monde. Autres fois, il fait semblant être le prisonnier de deux gardiens : la Panique (de mourir) et la Pitié (pour un monde en agonie). Finalement, il se laisse tué par lassitude, ou bien parce que de toute façon il n’est qu’un mort vivant dans une ville déjà putréfiée :

L’auberge, tel un bathyscaphe, échoue au milieu d’une ville engloutie. L’Atlantide ? Des noyés glissent boulevard Haussmann. (…)
Au Fouquet’s, ils demeurent autour des tables. C’est à peine si l’on distingue leurs viscères sous les lambeaux d’habits bariolés. Gare Saint-Lazare, dans la salle des pas perdus, les cadavres dérivent en groupes compacts et j’en vois qui s’échappent par les portières des trains de banlieue. Rue d’Amsterdam, ils sortent du cabaret Monseigneur, verdâtres, mais beaucoup mieux conservés que les précédents.

Il est tout cela et encore autres choses, un caméléon jouant avec dévoument des rôles différents, pour lesquels il a des noms différents. « Swing troubadour », pour la bande de forcenés qu’il côtoie, parce que, en dépit de sa « petite gueule d’enfant de chœur », il erre avec eux, comme Khédive le lui dit doucement, parce que, dans le fond, il fait partie du même monde qu’eux. « Princesse de Lamballe », pour le groupe de partisans où il s’infiltre, parce qu’il a l’apparence sincère d’un enfant martyre, mais les enfants ne doivent jamais être laissés seuls dans le noir, comme ils vont tous l’apprendre le moment où il va les trahir. Son vrai nom, il l’a abandonné depuis longtemps dans une gare où le train de grands mots et de grandes promesses de la jeunesse n’arrive plus :

Je m’appelais Marcel Petiot. Seul au milieu de tous ces bagages. Inutile d’attendre. Le train ne viendrait pas. J’étais un garçon sans avenir.  Qu’avais-je fait de ma jeunesse ? Les jours succédaient aux jours et je les entassais dans le plus grand désordre. De quoi remplir une cinquantaine de valises.

En fin de compte, pourtant, le drame du personnage du roman qui fait, d’une manière si crédible,  semblant souffrir d’un mal de siècle beaucoup plus grand que celui qui avait atteint les romantiques, un mal de siècle où toutes les valeurs se sont confondues, où il est permis que les arnaqueurs deviennent des préfets de police et les honnêtes hommes deviennent  des infracteurs, le drame du personnage, comme je disais, n’a rien de métaphysique, n’est qu’un étourdissement généré par la ronde de nuit qu’il joue incessamment jusqu’à ce qu’il perde la capacité de se retrouver parmi tous ces visages qu’il emprunte, tous ces rôles qu’il joue. Sa mort n’est pas du tout tragique, comme nous le suggère l’éditeur dans sa courte présentation sur la quatrième de couverture, éditeur qui le voit angoissé à cause de l’impossibilité de choisir entre deux chemins ; elle est seulement la mort inutile de quelqu’un qui ne s’est jamais réveillé suffisamment pour prendre la responsabilité de ses actions, soit elles du côté du bien ou du côté du mal :

L’Haÿ-les-Roses. Nous avons traversé d’autres localités. De temps en temps la 11 CV du Khédive me dépassait. L’ex-commandant Constantini et Philibert roulaient à mes côtés l’espace d’un kilomètre. Je croyais mon heure venue. Pas encore. Ils me laissaient gagner du terrain. Mon front bute contre le volant. La route est bordée de peupliers. Il suffirait d’un geste maladroit. Je continue d’avancer dans un demi-sommeil.

Un petit roman incommode qui te force de reconnaître que les gens sont plutôt triviaux  qu’héroïques, plutôt banals qu’exceptionnels, plutôt égoïstes que généreux et que tu es comme tout le monde. Un petit roman qui te sert des vérités d'autant plus cruelles qu'elles sont définitives:


J’avais au départ une grande fraîcheur d’âme. Cela se perd, en cours de route.

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