Wednesday, 16 August 2017

Vladimir Propp, "Morphologie du conte"

 suivi de « Les transformations des contes merveilleux » et de E. Mélétinski « L’étude structurale et typologie du conte ». Traductions de Marguerite Derrida, Tzvetan Todorov et Claude Kahn. – Éditions du Seuil 1973 ISBN 2-02-000587-5 254 p.



Lu du 8 juillet au 13 août 2017

Mon vote :


Parue en 1927, mais devenue célèbre seulement environ trente ans plus tard, la Morphologie du conte de Vladimir Propp a été pendant longtemps, et continue de l’être malgré certaines contestations et modifications, une vraie Bible du folkloriste. Je me rappelle même aujourd’hui les fréquentes références que notre professeur de folklore faisait, en 1985, à cet ouvrage, aussi qu’il était une lecture absolument obligatoire pour tous les étudiants de la faculté de philologie.

Je l’ai relu avec un grand plaisir, surtout parce que sa rigueur convient à ma pensée, et aussi parce que, bien que je ne sois jamais devenue spécialiste en folklore (loin de ça), je continue à être fascinée par les contes merveilleux dans lesquels je cherche, moi aussi, les traces des mythes.


Le livre réunit en effet trois études : deux par Vladimir Propp et un par E. Mélétinski.

Le premier essai, Morphologie du conte, commence, comme toute étude scientifique, par démontrer qu’il veut remplir un manque dans le domaine : la classification des contes jusqu’à maintenant était imprécise et confuse, parce qu’elle se faisait soit par catégorie (comme celle de W. Wundt qui distinguait entre contes-fables mythologiques, contes merveilleux pures, contes et fables biologiques, fables purs sur les animaux, contes « sur l’origine », contes et fables humoristiques et fables morales, sans préciser ce qu’il entend par la catégorie de fable et employant le terme « humoristique » sans tenir compte du fait qu’un texte peut être traité à la fois d’humoristique et d’héroïque), soit par sujet (comme la liste d’ailleurs très utile faite par le représentant de l’école finnoise Antti Aarne, qui trouvait trois catégories de contes : sur les animaux, proprement-dites, anecdotes, en subdivisant les contes merveilleux en l’ennemi magique, l’époux magique, la tâche magique, l’auxiliaire magique, la force/ connaissance magique, autre éléments magiques, sans réaliser que la proximité des sujets rend parfois impossible la référence d’un texte à tel ou tel type).

En rêvant d’une classification aussi rigoureuse que Linné a fait dans la botanique, l’auteur  considère que l’apparente contradiction entre la diversité, le pittoresque du conte et son uniformité s’explique par le fait qu’il a des personnages très nombreuses dont les fonctions, très peu nombreuses, passent de l’un à l’autre (pour Propp le mot « fonction » couvre l’action d’un personnage et son importance dans l’intrigue). Il en résulte quatre thèses fondamentales :

1.     « Les fonctions sont les parties constitutives fondamentales du conte. 
2.     Le nombre des fonctions que comprend le conte merveilleux est limité. »
3.     « La succession des fonctions est toujours identique. »
4.     « Tous les contes merveilleux appartiennent au même type en ce qui concerne leur structure. »

En se basant sur un recueil de contes russes (fait qui lui sera reproché par la suite comme une limitation), il formule ses fameuses trente et une fonctions, établies à partir de la situation narrative initiale : l’éloignement, l’interdiction, la transgression, l’interrogation, l’information, la tromperie, la complicité, le méfait, le manque, la médiation (ou le moment de la transition), le départ, la première fonction du donateur, la réaction du héros, la réception de l’objet magique, le déplacement, le combat, la marque, la victoire,  la réparation, le retour, la poursuite, le secours, l’arrivée incognito, les prétentions mensongères, la tâche difficile, la tâche accomplie, la reconnaissance, la découverte (du méchant), la transfiguration, la punition et le mariage.

L’auteur est convaincu qu’on ne peut isoler plus de 31 fonctions, qui appartiennent au même axe, c’est-à-dire aucune n’en exclut une autre, et chacune découle de celle qui la précède. On peut remarquer aussi que la plupart des fonctions sont en couple (interdiction – transgression, interrogation – information ; combat – victoire etc.) et qu’il est possible de les rassembler par groupes (par ex. celles qui constituent le nœud de l’intrigue, comme le méfit, le secours, la réparation)

De la même façon qu’on applique un tissu à un mètre pour déterminer sa longueur, on peut appliquer les contes à ce schéma pour les définir.

Souvent, pourtant, des fonctions différentes peuvent être exécutées de la même façon (par exemple, on demande au héros de choisir un cheval ou une fille). C’est un phénomène d’assimilation, et le critère pour les différencier est en trouvant la conséquence : il s’agit d’une mise à l’épreuve si la conséquence est la réception d’un objet magique et d’une tâche difficile si la conséquence est obtenir la fiancée.

Si le nombre de fonctions est réduit à 31, le nombre de personnages entre qui se répartissent ces fonctions est encore moindre : seulement sept, identifiés selon leurs sphères d’action : la sphère d’action de l’agresseur (comprenant le méfait, le combat, la poursuite) ; du donateur (préparation et don de l’objet magique) ; de l’auxiliaire (déplacement dans l’espace, réparation du méfait ou du manque, secours, accomplissement de la tâche, transfiguration) ; de la princesse/ personnage recherché (demande d’accomplir une tâche, marque, découverte du faux héros, reconnaissance, punition, mariage) ; du mandateur (l’envoi du héros) ; du héros (départ, réaction aux exigences du donateur, mariage) ; du faux héros (départ, réaction négative aux exigences du donateur, prétentions mensongères).

Propp peut maintenant donner la définition du conte :

On peut appeler conte merveilleux du point de vue morphologique tout développement partant d’un méfait (A) ou d’un manque (a), et passant par les fonctions intermédiaires pour aboutir au mariage (W) ou à d’autre fonctions utilisées comme dénouement. La fonction terminale peut être la récompense (F), la prise de l’objet des recherches, ou d’une manière générale, la réparation du méfait (K), le secours et le salut pendant la poursuite (Rs), etc. nous appelons ce développement une séquence

Le point final de l’étude est  l’élaboration d’une formule unique, un schéma qui a l’ambition de réunir tous les contes pour démontrer « l’uniformité absolue de la structure des contes merveilleux. »

Le deuxième étude, plus court, a trait aux Transformations des contes merveilleux. Une idée formulée plutôt en passant dans Morphologie du conte, que « le conte merveilleux, dans sa base morphologique, est un mythe », devient la prémisse de cet essai. L’auteur fait la distinction entre les formes fondamentales et celles divisées du conte, en suivant quelques principes généraux : est fondamentale toute forme liée à l’origine du conte et/ ou toute forme conservant un élément religieux archaïque ; si le même élément apparaît dans la religion et la réalité, la forme religieuse est primaire, l’autre secondaire (par exemple Baba Yaga, dans son image de maîtresse des forêts, semble inspirée de Rig Veda).

… d’une façon générale, c’est  de la religion au conte que se dessine le mouvement et non pas à l’inverse, et… c’est ici qu’on doit commencer des recherches comparatives précise.

A partir de ces principes, il établit quatre critères pour distinguer les formes fondamentales de celles dérivées :

1. l’interprétation merveilleuse d’une partie du conte est antérieure à celle rationnelle (la situation où Ivan reçoit un don de Baba Yaga est antérieure à celle où il reçoit un don d’une vieille) ;
2. l’interprétation héroïque est antérieure à celle humoristique (la scène où le héros se bat avec le dragon est antérieure au fait de battre le dragon aux cartes) ;
3. la forme appliquée logiquement est antérieure à celle appliquée de façon incohérente ;
4. la forme internationale est antérieure à celle nationale et celle-ci à la forme régionale.

Le conte (merveilleux) vient des anciennes religions, mais la religion contemporaine ne vient pas des contes. Elle ne les crée pas non plus, mais elle modifie leurs éléments. Il y a aussi quelques rares cas d’une véritable dépendance inverse, c’est-à-dire des cas où les éléments de la religion viennent du conte. L’histoire de la sanctification de saint Georges avec le dragon par l’Église occidentale nous en fournit un exemple très intéressant. Ce miracle fut sanctifié bien après que saint Georges fut canonisé et cette sanctification se heurta à une résistance obstinée de la part de l’Église.

Par la suite, Propp essaie de faire un inventaire des modifications d’un élément, prenant comme exemple la chaumière de Baba Yaga, l’image de laquelle peut connaître, entre autres, une réduction (quand on renonce aux détails, ne mentionnant plus que c’est une chaumière sur des pattes de poule dans la forêt), ou au contraire, une amplification, une substitution soit interne (la chaumière devient palais ou montagne près d’une rivière de feu) soit réaliste (elle devient auberge ou maison à deux étages)  ou une assimilation soit interne (chaumière sous un toit d’or ou près de la rivière de feu), soit réaliste (chaumière au bout du village ou caverne dans la forêt), etc.

La conclusion est qu’il faut toujours « comparer non pas suivant une ressemblance extérieure, mais suivant des parties constitutives identiques. »

Le troisième essai du livre, L’étude structurale et typologie du conte est écrit non par Propp mais par E. Mélétinski, qui souligne l’importance qu’a eu pour le structuralisme l’étude de l’écrivain russe. Il compare ses idées avec celles de Claude Lévi-Strauss, qui a essayé aussi d’appliquer les principes de la linguistiques structurale au folklore, et a considère le mythe un phénomène de langage.


En conclusion, qu’on admire ou on conteste le modèle proposé par Propp, qu’on essaie de l’améliorer ou de le simplifier, il est sûr qu’il a changé la façon de percevoir le texte narratif, en étant le premier à souligner que le récit est une structure à deux plans : un de surface, l’autre de profondeur. Comme le dit Christian Vandendorpe, dans son étude Apprendre à lire des fables (citation extraite de Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Morphologie_du_conte):


« Désormais, on ne lira plus les récits de la même façon. Loin de voir dans le conte une distraction tout juste bonne pour des enfants, le lecteur se met maintenant à y chercher des "étages" (Barthes, 1966) susceptibles de faire apercevoir des rapports et des effets de sens nouveaux. »

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