Tuesday, 26 May 2015

Umberto Eco, "Kant et l’ornithorynque"

  - Grasset 1999 ISBN 9782253150268



Lu du 7 avril au 21 mai 2015

Mon vote :


C'est curieux que je n’ai pensé ni même un moment à la sémiose quand j’ai acheté Kant et l’ornithorynque, étant donné que je m’attendais à ce que les catégories kantiennes soient mises en doute, mais d’une façon ironique-philosophique, disons, car le penchant d’Umberto Eco pour les paradoxes et les associations bizarres m'était familier (vous rappelez-vous Comment voyager avec un saumon ?)

De toute façon, après cette lecture je me suis rendu compte que de la sémiose me reste quelques vagues notions de mes années universitaires même si à un moment donné elle m’a passionnée tellement que j’aurais aimé approfondir mes études dans cette direction. C’est-à-dire je possédais jadis un « Contenu Molaire » alimenté de plusieurs lectures de spécialité (dont Eco était le premier favori) que j’ai perdu graduellement au fil des années jusqu’à ce qu’il se transforme dans un « Contenu Nucléaire » assez rudimentaire (plus ou moins réduit à la définition « science des signes ») et qui coïncide avec mon « Type Cognitif ».


Ben oui, c’est autour de ces trois termes que l’auteur construit sa thèse, en offrant ainsi un modèle de sémantique cognitive qui postule la connaissance d’un objet par expérience et non par une détermination a priori chère à Kant. A partir d’une histoire imaginée (les Aztèques décrivent à Montezuma un cheval qu’ils ont vu pour la première fois) il discerne trois étapes de la sémiose en empruntant les termes de Peirce qu’il réinterprète : firstness – l’expérience perceptive, qui inclut automatiquement l’objet parmi ceux que nous connaissons déjà et auxquels il ressemble : les Aztèques ont vu un animal ; secondness  l’identification consciente de l’objet, qui permet la construction d’un Type Cognitif TC (semblable au schème kantien) : le TC du cheval des Aztèques (qui contenait sa caractéristique d’animalité, la faculté d’inspirer de la terreur, la caractéristique fonctionnelle d’être « chevauchable » etc.) leur a permis de reconnaître les autres chevaux comme chevaux (ont créé un type leur permettant de comparer différentes occurrences) qui ont nommés « maçatl »; thirdness – le jugement qui permet d’élaborer ce que Eco appelle le Contenu Nucléaire CN – c’est-à-dire l’ensemble des interprétations qui circonscrivent le signifié : les caractéristiques que les Aztèques attribuaient à l’expression maçatl. Par après, Eco parle aussi d’un Contenu Molaire CM  qui serait la connaissance élargie d’une chose, là où a lieu la division du travail linguistique : le CM du zoologiste ou du jockey sur le cheval.

Je n’ai pas l’intention (ni l’espace d’ailleurs) de faire une critique approfondie de ce livre original et séduisant. C'est pourquoi je vais plutôt glaner quelques idées qui m’ont charmée et intriguée.

D’abord, la réflexion sur l’être à partir de l’aporie aristotélicienne selon laquelle l’être fournit un discours sur tout, sauf lui-même. Donc sa tragédie, révélée d’Aristote jusqu’à Cioran réside dans le fait qu’il est dit :

L’être, en tant que pensable, se présente à nous, depuis le début, comme un effet de langage. (s. a.)

Il s'ensuit qu'on peut parler de l’être seulement de façon poétique (évidemment dans le sens d’une synecdoque : Poète et Poésie pour Art et Artiste), même si de Platon à Baumgarten (de l’imitation de l’imitation à gnoseologia inferior) on considérait la connaissance artistique inférieure à la connaissance théorique et c’est seulement à partir du Siècle des Lumières (et cela va continuer jusqu’au Siècle du Positivisme) qu’on remet en question les limites de la connaissance scientifique et la Poésie est revalorisée tandis que la Philosophie est dépréciée.

Pourtant ni même les poètes ne peuvent parler de l’inconnaissable, et ils ne font qu’interpréter l’être (non le dire), de deux façons (ou esthétiques – selon Heidegger) : soit par une sorte de réalisme orphique – la paire de souliers peinte par Van Gogh nous montre ce qu’est une paire de souliers, soit par l’herméneutique – le temple grec comme une épiphanie de la Terre (on réinterprète le Quelque Chose dans lequel nous sommes). On pourrait ainsi dire que si le discours poétique ne répond pas à nos questions sur l’être, il soutient et encourage ces questions. De plus, les artistes corrigent souvent notre type de connaissance et notre schéma perspectif :

Cézanne ou Renoir nous ont appris à regarder d’une façon différente, dans des circonstances particulières de bonheur et de fraicheur perceptive, des feuillages et des fruits, ou l’incarnat d’une jeune fille.

Ensuite, la réinterprétation de la référence comme acte linguistique : la synonymie, par exemple, n’est pas une question de référent, mais de signification, car le référent ne résulte pas d’une désignation rigide mais d’un contrat négocié par rapport aux croyances (ou aux intentions) du locuteur et de la situation. Eco illustre cette théorie avec l’histoire de M. Verdi, qui demande à son employé Rossi d’espionner un autre employé, Bianchi, qui était toujours en retard après la pause du lunch. Rossi rapporte que chaque midi « Bianchi va a casa sua dove si intratiene con sua moglie » et parce que Verdi ne comprend pas pourquoi Bianchi irait voir sa femme qu’il voit chaque soir en allant à la maison, Rossi lui demande : « Posso darle del tu ? »

Cette blague, dont l’humour basé sur une homonymie grammaticale entre le possessif et le pronom de politesse est possible seulement en italien, m’a rappelé une autre très à l’objet et toujours intraduisible, dont l’humour est basé sur une homonymie phonétique possible cette fois seulement en anglais, et en plus seulement dans l’anglais britannique :

During a Philosophy Class, the teacher asks one of his students :
‘John, can you tell me who wrote Critique of Pure Reason ? ‘

‘I can’t, Sir.’
‘Bravo, John, your first good answer this year.’

Enfin ce sont les histoires, à faire rire comme celle de M. Verdi ou du « sarchiapone », à inciter l’imagination comme celle des chevaux de Montezuma ou à susciter la curiosité comme celles du rhinocéros-licorne de Marco Polo ou du rocher-montagne Ayers Rock d’Australie.

Comme d’habitude, le livre d’Umberto Eco n’est jamais une étude aride et super spécialisée, accessible seulement aux érudites. Au contraire, elle offre généreusement une vision nouvelle du monde, à la compréhension de chacun, mais en nous incitant de penser aux choses que souvent nous ne croyions pas qu’il vaille la peine d’y penser :


Comment est-il possible que nous ayons deux TC distincts pour le moineau et la poule, et un seul pour les mésanges, courlis et alouettes confondus ? C’est à ce point possible que c’est réel (et par définition, tout ce qui est réel, est possible). Le TC pour les oiseaux est si « généreux » (ou vague, ou grossier) qu’il accueille tout animal ailé volant et se posant sur des arbres ou des fils électriques, de telles sorte que si nous apercevions un moineau au loin, nous ne pourrions pour l’instant qu’en faire un oiseau.

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