Monday, January 31, 2022

Gaétan Soucy, « La petite fille qui aimait trop les allumettes »

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Lu du 20 au 27 janvier 2022

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Dans La petite fille qui aimait trop les allumettes, le roman au titre andersenien de Gaétan Soucy, tout comme dans le conte auquel il fait allusion, c’est la figure du père, absent mais pas moins effrayant, qui décide le cours de l’action. Ajoutez à cela la phrase de Ludwig Wittgenstein cité dans le moto du livre, « Tout le problème vient de ce que les douleurs sont toujours représentées comme quelque chose que l’on peut percevoir, au sens où on perçoit une boîte d’allumettes », et vous aurez une première clé de lecture d’un roman fascinant non seulement par ses accents mythiques et fabuleuses mais aussi par son allégorisme, son introspection et son langage hermétique.

On a dit que l’histoire d’Alice Soissons de Coëtherlant est l’histoire du Québec et en effet, l’éducation religieuse éclectique, la tyrannie du père, l’ignorance de la fille concernant sa vraie identité peuvent être vues comme une allégorie de la belle province abandonnée par la France et entrée dans les mains de l’église catholique qui l’a gouvernée avec une main de fer pas toujours dans un gant de velours jusqu’à la Révolution tranquille des années ’60.

On a également vu dans l’histoire d’Alice une métaphore de l’émancipation de la femme et c’est vrai que la découverte qu’elle est une femme et non un homme castré, qu’elle a été usée par son frère et son père et qu’elle n’est pas obligée de les aimer, libère Alice de son passé et l’encourage à affirmer son identité. De ce point de vue, son histoire est un émouvant bildungsroman :

Au fond, et pour tout dire, je l’avais toujours un peu su que j’étais une pute, je n’ai pas attendu qu’un chevalier me traite de petite chèvre sauvage pour m’en douter. Mais il y avait que mon père me traitait comme son fils, et ça me mettait une barre entre les jambes, au figuré. Je veux dire qu’il m’était interdit de me déplacer librement en moi-même, où j’étais toute coincée, étouffée, incapable de m’acheminer tranquillement vers ma toute simple vérité, à savoir que je pouvais fort bien n’être pas une couilleuse, à l’instar de qui vous savez, sans pour autant être anormale dans ma future dépouille ou dans mon bourrichon.

À part le fil allégorique-historique et celui psychologique il y a un autre fil du récit, le plus intéressant et original, d’après moi, celui du langage. De ce point de vue, on peut lire l’histoire d’Alice Soissons de Coëtherlant comme l’histoire de la langue française, à la recherche de son propre chemin après la rupture avec la langue mère, parlée en France. La façon de s’exprimer de la narratrice est en même temps étrange et familière et je dois reconnaître que plus d’une fois j’ai dû chercher le sens d’un mot ou vérifier la précision d’une expression pour me rendre compte que soit le mot était vieilli ou inventé, soit l’expression était détournée, car :

  • les phrases ont souvent une tournure archaïque et littéraire à la manière de Saint-Simon (ou « saint-simon », selon son orthographe) dont la narratrice a découvert les Mémoires dans la bibliothèque abandonnée du domaine et qu’elle considère l’autorité incontestable dans le domaine linguistique :

« Une dizaine de pièces identiques, d’un métal terne, roulèrent de-ci de-là, j’en aplatissai une avec ma paume. Roulèrent n’est pas accordé convenablement, si ça se trouve, c’est la dizaine qui roula comme un seul homme, mais tant pis, j’ai fait ma syntaxe chez le duc de saint-simon, sans compter mon père. »;

  • l’écriture est parsemée des expressions soit populaires, soit religieuses inspirées des livres sur les vies des saints à l’aide desquels son père les a appris, son frère et elle, à lire et à écrire :

Un jour ayant surpris frère en train de tremper le doigt dans la confiture de cornichon à une heure où il ne convenait pas de se sustenter, père avait saisi la batte, c’est ainsi que ça se nomme, et frappé si fort que frère fut trois jours au lit à gémir sur le sort qui l’avait fait naître ainsi tout habillé de sa future dépouille. ;  

  • de plus, la narratrice aime jouer avec la langue, en adaptant ou changeant des proverbes ou expressions (par exemple, « écoper comme du bois vert » au lieu de « recevoir une volée de bois vert » ou « prendre son courage à deux jambes » au lieu de « prendre son courage à deux mains »), en trouvant des étymologies amusantes (« l’auriculaire comme ça se nomme, car c’est avec lui qu’on se gratte le trou ») et en inventant de mots, (comme méprisement, dont elle reconnaît qu’elle n’est pas sûre qu’il existe « mais il le mériterait », ramentevance, figette, etc.)

D’ailleurs, Alice est bien consciente du pouvoir des mots, du trésor en sa possession lorsqu’elle déclare :

…j’ai trop besoin des mots pour les gaspiller à les dire deux fois.

Je ne peux finir avant de parler un peu du fil intertextuel également riche de ce petit roman, qui converse non seulement avec Saint-Simon, avec Baudelaire, avec Spinoza et son « incompréhensiblissime éthique », ou avec les livres saints, mais avec plusieurs contes aussi, quoiqu’en leur enlevant le final heureux, dont La petite fille aux allumettes, La Blanche Neige, La Belle et la Bête, La belle au bois dormant, etc.

La dernière phrase du roman, d’un long souffle et d’une impeccable cadence, réunit ses thèmes majeurs tout en les enveloppant dans une promesse d’un avenir plus clair, obscurci non plus par le passé : l’avenir de notre belle province, libre à parler sa propre langue, à créer sa propre culture, à suivre son propre chemin :

Elles [les oies blanches] sont comme des pensées trop douces, trop belles pour qu’on puisse les garder au chaud dans notre poitrine en prévision des longs mois d’hiver, il faut nous résigner à ce qu’elles nous quittent tout d’un bloc, en essaim, à l’instar de celles qui montent en moi quand je songe au fruit de mes entrailles bénies, pensées qui font miroiter mon cœur et me terrifient de joie, et que je dois chasser de mon sein, car il n’est déjà plus temps pour les rêves de paradis, je sens en moi la digue qui va se rompre, que je serai bientôt en proie à la délivrance, et je sais d’expérience que mes imaginations ne m’ont jamais rien valu de bon, non plus que mes souvenirs d’ailleurs, et j’ai moins que jamais le désir de devenir folle comme une perdrix en feu, piquée de travers dans mon chapeau, toute barbouillée du sang de leur religion, et finir saccagée d’avoir trop attendu d’ici-bas, en martyre de l’espoir, comme ça arrive dans les meilleures familles.

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